Cristian Salmon : Vous commencez « L’insoutenable Légèreté de l’être » par une réflexion sur l’éternel retour de Nietzsche. Qu’est-ce donc sinon une méditation philosophique développée de façon abstraite, sans personnages, sans situations ?
Milan Kundera : Mais non ! Cette réflexion introduit directement, dès la première ligne du roman, la situation fondamantale d’un personnage – Thomas ; elle expose son problème : la légèreté de l’existence dans le monde où il n’y a pas d’éternel retour. Vous voyez, nous revenons enfin à notre question : qu’est-ce qui se trouve au-delà du roman dit psychologique ? Autrement dit : quelle est la façon non pyschologique de saisir le moi ? Saisir un moi, cela veut dire, dans mes romans, saisir l’essence de sa problématique existentielle. Saisir son code existentiel. En écrivant « L’Insoutenable Légèreté de l’être » je me suis rendu compte que le code de tel ou tel personnage est composé de quelques mots-clés. Pour Tereza : le corps, l’âme, le vertige, la faiblesse, l’idylle, le Paradis. Pour Thomas : la légèreté, la pesanteur. Dans la partie intitulée Les mots incompris, j’examine le code existentiel de Franz et celui de Sabina en analysant plusieurs mots : la femme, la fidélité, la trahison, la musique, l’obscurité, la lumière, les cortèges, la beauté, la patrie, le cimetière, la force. Chacun de ces mots a une signification différente dans le code existentiel de l’autre. Bien sûr, ce code n’est pas étudié inabstracto, il se révèle progresivement dans l’action, dans les situations. Prenez la vie est ailleurs, la troisième partie : le héros, le timide Jaromil, est encore un puceau. Un jour, il se promène avec son amie qui, tout d’un coup, pose sa tête sur son épaule. Il est au comble du bonheur et même physiquement excité. Je m’arrête sur ce mini-événement et je constate : « le plus grand bonheur qu’avait connu Jaromil, c’était de sentir une tête de jeune fille posée sur son épaule. » À partir de cela je tâche de saisir l’érotisme de Jaromil : « Une tête de jeune fille signifiait pour lui plus qu’un corps de jeune fille. » Ce qui ne veut pas dire, je précise, que le corps lui fût indifférent, mais : « il ne désirait pas la nudité d’un corps de jeune fille, il désirait un visage de jeune fille éclairé par la nudité du corps. Il ne désirait posséder un visage de jeune fille et que ce visage lui fît don du corps comme preuve de son amour. » J’essaie de donner un nom à cette attitude. Je choisis le mot tendresse. Et j’examine ce mot : en effet, qu’est-ce que la tendresse ? J’arrive aux réponses succesives : « La tendresse prend naissance à l’instant où nous sommes rejetés sur le seuil de l’âge adulte et où nous nous rendons compte avec angoisse des avantages de l’enfance que nous ne comprenions pas quand nous étions enfants. » Et ensuite : « La tendresse, c’est la frayeur que nous inspire l’âge adulte. » Et une autre définition encore : « La tendresse, c’est créer un espace artificiel où l’autre doit être traité comme un enfant. » Vous voyez, je ne vous montre pas ce qui se passe dans la tête de Jaromil, je montre plutôt ce qui se passe dans ma propre tête : J’observe longuement mon Jaromil, et je têche de m’approcher, pas à pas, du coeur de son attitude, pour la comprendre, la dénommer, la saisir.
Dans « L’insoutenable légèreté de l’être », Tereza vit avec Thomas, mais son amour exige d’elle une mobilisation de toutes ses forces et, tout d’un coup, elle n’en peut plus, elle veut retourner en arrière, « en bas », d’où elle est venue. Et je me demande : qu’est-ce qui se passe avec elle ? Et je trouve la réponse : elle est saisie d’un vertige. Mais qu’est-ce que le vertige ? Je chercher la définition et je dis : « un étourdissant, un insurmontable désir de tomber ». Mais tout de suite je me corrige, je précise la définition : « ... avoir le vertige c’est être ivre de sa propre faiblesse. On a conscience de sa faiblesse et on ne veut pas lui résister, mais s’y abondonner. On se soûle de sa propre faiblesse, on veut être plus faible encore, on veut s’écrouler en plein rue aux yeux de tous, on veut être à terre, encore plus bas que terre. » Le vertige est une des clés pour comprendre Tereza. Ce n’est pas la clé pour comprendre vous ou moi. Pourtant, et vous et moi nous connaissons cette sorte de vertige au moins comme notre possibilité, une des possibilité de l’existence. Il m’a fallu inventer Tereza, un « ego expérimental », pour comprendre cette possibilité, pour comprendre le vertige.
─ page 42-45,Gallimard,folio
Qu'est-ce que le moi ? Pascal s'en fout de cette question sur Les Pensées et Alain Milon n'a pas dit hier, mais je souviens ce que j'ai déjà lu, l’oeuvre de Kundera, dans « L'Art du roman » il essaie de le saisir dans ses romans, quand le journaliste lui demande comment a-t-il fait ? et est-ce que Kundera avait utilisé une façon psychologique? La réponse de Kundera est non, lui, il dit qu'il n'est pas Proust, pas James Joyce, mais il a utilisé les mots-clés pour examiner les situations de ses personnages.